La raison du sexe

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La raison du sexe est toujours la plus forte.

En parcourant un billet de Terence Tao, le célèbre mathématicien, sur sa position par rapport à l’élection présidentielle en cours aux Etats-Unis, j’ai observé qu’il aborde deux concepts utilisés en logique fort intéressants pour la publication de cette semaine : le “common knowledge” et le “mutual knowledge”. Si on veut faire une traduction littérale, cela donne “connaissance commune” et “connaissance mutuelle”. Reprenons-le au mot pour faire la différence :

“In logic, there is a subtle but important distinction between the concept of mutual knowledge – information that everyone (or almost everyone) knows – and common knowledge, which is not only knowledge that (almost) everyone knows, but something that (almost) everyone knows that everyone else knows (and that everyone knows that everyone else knows that everyone else knows, and so forth).”

Tr. En logique, il y a une distinction subtile mais importante entre le concept de connaissance mutuelle – l’information que tout le monde (ou presque tout le monde) connaît – et la connaissance commune, qui est non seulement la connaissance que (presque) tout le monde sait, mais ce que (presque) tout le monde sait que tout le monde sait (et que tout le monde sait que tout le monde sait que tout le monde le sait, et ainsi de suite).

La meilleure illustration de la distinction entre ces deux concepts est le fameux conte de Hans-Christian Andersen, “Les habits neufs de l’Empereur” que je vous invite à lire puisqu’on peut le trouver facilement à partir de Google. De façon simpliste, c’est un empereur qui commande des tissus à deux escrocs qui se présentent comme grands tisserands capables de coudre une étoffe invisible pour les personnes non intelligentes. Seules les personnes intelligentes peuvent le voir, avait précisé nos escrocs. Ces deux escrocs demandent des tissus en soie dorés d’or et les gardent mais font semblant de coudre par des gestes et les conseillers du roi, visitant leur atelier, font aussi semblant de voir l’étoffe pour ne pas paraitre non intelligents. Vient le jour J où l’empereur réunit son peuple pour porter l’étoffe en public,  peuple qui avait hâte de voir l’étoffe puisque chacun voulait savoir si le voisin était idiot. Si tu ne vois pas l’étoffe, cela veut dire que tu n’est pas intelligent. En public, le roi est déshabillé par nos escrocs et ils font des gestes synchronisés pour montrer qu’ils habillent le roi de l’étoffe. Et plusieurs personnes de s’écrier “Que les habits neufs de l’empereur sont beaux! Quelle Allure!”. Et il s’ensuivit un concert de louanges dans la foule jusqu’à ce qu’un enfant osa dire “Le roi est nu” pour que le peuple accepte que le roi était nu. Sentant que le peuple avait raison, le roi, serrant les dents, entreprit de terminer sa procession accompagnée de sa suite qui faisait mine de soutenir la traîne d’un manteau qui n’existait pas.

La nudité du roi était une connaissance mutuelle (mutual knowledge). A partir du moment où l’enfant s’est écrié, cette connaissance mutuelle est devenue connaissance commune (common knowledge).

Autre exemple et pour le cas que je connais, lorsqu’on procède au remaniement de gouvernement en Afrique subsaharienne, chacun fait attention à la consonance des noms pour déterminer la région d’origine des nominés et l’arithmétique est entreprise. On encense les qualités académiques de tel nominé, le parcours professionnel, l’expertise, les relations de tel autre, etc. On encense toutes ces qualités mais l’arithmétique entreprise travaille les esprits et les cœurs. Jusqu’à ce qu’un quotidien ou hebdomadaire peu orthodoxe balance le pot aux roses en publiant des pages avec l’arithmétique. Et subitement, tout le monde en parle.

On dit combattre la prostitution, le plus vieux métier du monde. Plus elle est combattue, plus elle se porte bien. Le combat, c’est la “connaissance mutuelle”. Si elle se porte bien, cela veut dire que la “connaissance commune” est étouffée quelque part…N’allez pas me demander où.

Pléthore d’outils ont été mis en place pour réguler l’accès aux vidéos à caractère pornographique mais plus on complexifie les outils, mieux se porte l’industrie. Connaissance mutuelle, accès contrôlé. Ceux qui ont saisi la connaissance commune ont mis en place les outils et moyens pour contourner cela. Les “contourneurs” (néologisme) se portent plus bien économiquement que les “contrôleurs”.

En clair, plus on veut limiter ce qu’on considère comme une gangrène ou mal, mieux elle se porte. Dans ces conditions, cela veut dire que théoriquement, c’est mal mais dans la pratique, il y a du bien…Ou si on le dit autrement, tout le monde sait que c’est mal mais on le fait quand même tant qu’on n’est pas surpris.

Le sexe est le domaine par excellence où règne moins le “cheap talk”, cette situation où la révélation des préférences s’exprime moins par les mots que par les actions. Quelque soit le verbiage avancé, mieux vaut observer les actions. C’est comme si on avait confiné la morale et les beaux discours au rang de connaissance mutuelle, mais que la connaissance commune était autre chose.

J’ai vu nombre d’amis renier leurs petites-amies, jurer que c’est non pas la dernière fois, mais la toute dernière fois et que leur chemin ne croiserait plus jamais celui de leurs ex-dulcinées. Ils juraient en haussant le ton et en accompagnant l’oraison funèbre de gestes martiaux, comme pour montrer leur détermination. Lorsque les deux se trouvent accidentellement dans un carré à l’abri des regards, la raison du sexe est toujours la plus forte. Et le lendemain, le concerné se morfondre en explications et vernissage de la situation en “amour”. D’ailleurs, les pleurs et demandes de pardon d’un (e) partenaire pris (e) en flagrant délit d’acte sexuel avec une personne qui est tout sauf son amour sont légion. Bien sûr, l’infidélité existe mais si l’infidélité est “multipliée” sur une seule personne, il y a une bien une raison à cela…L’amour, c’est bien, le sexe, c’est mieux.

C’est un élément central de régulation de la vie en couple, précurseur de la famille, institution de base d’une société. Parfois des conflits violents naissent dans un couple, conflits apparents qui masquent des “problèmes de lit”. Vous aurez beau interroger les conjoints toute la journée pour comprendre pourquoi de violents disputes se portent sur l’emplacement d’une valise,  vous allez être le dindon de la farce. Quand j’étais plus jeune, on ne comprenait pas ce genre de situation. Seuls les anciens se rapprochaient des mariés et un après un conciliabule secret, les choses reprenaient leur cours après une ambiance froide de quelques heures ou quelques jours.

Qu’on s’adonne à des acrobaties intellectuelles ou à des précautions morales, on ne peut pas échapper à la raison du sexe. Parfois, la raison du sexe a plus de poids que notre raison. Vous dites que vous n’allez pas poser tel acte mais vous vous retrouvez en train de faire justement le contraire de cela. D’ailleurs, il y a même un proverbe africain qui traduit justement l’importance du lit sur nombre de décisions quotidiennes :

“Ce que la Barbe dit au Grand jour, c’est la natte qui le lui a Soufflé la nuit…”

Dans nos sociétés africaines fortement patriarcales, aucun homme ne peut avouer publiquement que nombre de décisions viennent de la femme. Mais tous les hommes savent que c’est la femme qui dirige le foyer. Même quand vous “attrapez” un homme, il vous parlera de “complémentarité”, “d’entente”, de “partage de responsabilités”. Jamais, il n’avouera que sa main a été forcée. Je pense que c’était l’erreur des premières féministes en Afrique. Elles jugeaient l’autorité des hommes trop présente. Pourtant, le premier reflexe d’une femme qui trouve son homme un peu trop rebelle est de se demander s’il n’a pas une autre femme dans sa vie. C’est une fois rassuré sur ce point qu’elle envisage d’autres hypothèses. Même aujourd’hui, vous sentez que quelque chose ne va pas quand votre compagne fouille votre téléphone, espionne vos comptes dans les réseaux sociaux…etc.

Il est le plus souvent plus facile de changer la décision d’un homme en passant par son épouse qu’en lui opposant des arguments dits “rationnels”. Même les enfants du primaire ici le savent. Mieux vaut poser une requête moins évidente à la mère qu’au père. Vous demandez un énième stylo à papa et il vous chasse en invoquant votre négligence puisque vous perdez tout le temps les stylos. Vous allez en larmes vers la mère en soutenant que vous allez avoir des problèmes le lendemain pour les devoirs. Et hop! le lendemain matin, votre père vous remet la somme pour l’achat d’un stylo, sans oublier de verser sur vous des avertissements au cas où vous récidivez.

Certains diront que j’enfonce une porte ouverte, ou essayerons d’opposer cela avec des arguments comme quoi on ne doit pas être esclave de besoins primaires. Pourtant tout autour, on voit justement les besoins primaires animer plus d’hommes qu’autre chose. Le plus souvent,  ces manieurs de langue sont pris en flagrant délit d’actes opposés à ce qu’ils avançaient doctement. Mieux vaut recourir à la fausse honnêteté intellectuelle de certains qui avouent sans avouer en citant l’Evangile (Matthieu, 26:41, Louis Segond Bible) pour mieux donner du poids à l’intemporalité des actes posés que :

“l’esprit est bien disposé, mais la chair est faible”

La raison du sexe veut simplement dire que le sexe a encore le statut de connaissance mutuelle la plupart du temps. Tout le monde connait son poids dans les interactions sociales, dans le monde professionnel avec les promotions canapés.  Si vous vous écriez comme l’enfant du conte de l’empereur, on vous répliquera que vous exagérez, que vous mélangez l’amour et le sexe, que c’est un détail de la vie privée, que vous êtes obscène. On redoute les conséquences d’un passage à la connaissance commune. En attendant, on s’accommode bien du “pas vu, pas pris”.


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