L’anti-curriculum

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Comme tous les Jeudis, j’aborde une note personnelle. Il s’agit d’une courte réflexion de thèmes tirés d’ expériences personnelles. Le thème d’aujourd’hui est nommé « anti-curriculum ». Il s’agit de quoi exactement ?

La maternelle, l’école, le collège ou lycée, l’université où nous passons la majeure partie de nos premières années de vie sont des systèmes d’éducation formelle. Qu’est-ce qu’éduquer ? Michel Volle m’a facilité la tâche :

« (…) « éduquer », c’est conduire l’enfant hors de l’enfance (ex-ducere) pour le préparer à la maturité personnelle et civique. »

Donc l’éducation nous prépare à une maturité personnelle et civique, ceci afin que nous soyons capable d’agir devant des situations diverses rencontrées. Seulement, comme je l’ai dit plus, c’est une éducation formelle. Des connaissances ont été établies et formalisées en disciplines et programmes intégrés dans un parcours de formation. Bien sûr, cette éducation formelle n’est pas figée dans le marbre et évolue. Comme en témoigne l’intégration de l’informatique dans le curriculum des jeunes afin de tenir compte de l’emprise croissante qu’elle a dans nos vies.

Seulement, à côté de cette éducation formelle, il y a une éducation informelle, ce que j’appelle « anti-curriculum », qui se fait sans institution d’éducation (école, collègue, lycée ou université), sans enseignants, professeurs ou tout ce que vous voulez. Ce que les Anciens et Aînés appellent « l’école de la vie ». C’est à l’ombre d’elle que nombre de personnes jugent leur succès dans la vie, une vie bien remplie ou pas.

A un moment donné de votre vie, que vous le vouliez ou pas, vous êtes confronté à l’anti-curriculum, notamment :

  • prendre la parole en public, pour une situation heureuse ou malheureuse,
  • animer une réunion, un échange, une réflexion de groupe,
  • gérer des hommes, une équipe, gérer les conflits,
  • épargner, emprunter ou investir, donc gérer de l’argent,
  • gérer des relations, que cela soit amicales, professionnelles, ou sentimentales,
  • gérer des projets (par exemple, pour une maison, une voiture, ou autres)
  • gérer le stress, ou le changement, les moments difficiles
  • gérer le temps, l’organisation, comment l’équilibrer l’emploi et la famille,
  • (…) bien d’autres.

Pourtant, ce sont des thèmes qui ont une importance capitale dans la vie adulte, dans la vie professionnelle. Si vous optez pour l’entreprenariat, vous allez très vite comprendre les limites de votre éducation formelle. Pour ceux qui optent pour un emploi, vous allez être confronté à cela dès votre entretien d’embauche avec des questions comme “Avez-vous déjà subi un échec dans votre vie?”, “Comment vous avez-vous géré cela?”. Une bonne partie de votre entretien tournera autour de l’anti-curriculum.

Le marché du développement personnel est estimé à près de 11 milliards US dollars l’an, seulement pour les Etats-Unis ! Avec un taux annuel de croissance estimé de l’ordre de 5% ! Toute une industrie dévouée à la « façon d’améliorer les vies ». 11 milliards par an ! Cela est ahurissant. Les thèmes abordés par le développement personnel vont de la confiance en soi, du bonheur, de la gestion du stress et du changement en passant par la réussite personnelle, la communication et la gestion du temps. C’est un domaine assez disparate qui puise ses références dans plusieurs champs : psychologie, religion, philosophie, spiritualité, …etc.

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Dans tous les cas, tous les produits et services liés au développement personnel vous promettent l’amélioration de vos vies sur quatre (04) plans : mental, spirituel, physique et financier. Ce marché se répartit en :

  • Coaching personnel,
  • Conférences de motivation,
  • Livres, livres audio et CD/DVD,
  • Séminaires,
  • Publi-reportages (beaucoup plus pour les produits de fitness et de santé),
  • Programmes de perte de poids,
  • Instituts et centres de formation comme Dale Carnegie (pour le leadership) ou Toastmasters (pour la parole en public).

Les arguments de vente ne manquent pas : apprenez à vous connaitre, surmonter vos peurs, gérer mieux votre temps, ayez d’excellentes relations avec les autres, repoussez vos limites, …etc.

Si ce marché est aussi prometteur, c’est qu’il existe un champ non couvert par l’éducation formelle. Quand j’étais jeune, nous avions un cours en classe de 6ème intitulé « ESF » et si je me rappelle bien, cela signifiait « Economie Sociale et Familiale ». C’est dans ce cours qu’on recevait une première éducation sur le sexe, notamment sur l’anatomie, le fonctionnement, l’hygiène,…etc. Et c’était à point nommé puisqu’on rentrait, à cet âge, de plein pied dans la puberté. Le sexe est un sujet délicat à aborder pour les familles mais l’aborder en classe pouvait être un tremplin pour le faire effectivement en famille. Aujourd’hui, ce cours a été soit supprimé, soit dénaturé. Maintenant, les adolescents se font une idée du sexe en visionnant les films pornographiques.

Tout le monde aime dire que le diplôme ne confère pas automatiquement un droit à l’emploi. Que pour réussir un entretien d’embauche, il ne faut pas seulement les diplômes, il faut de l’expérience et surtout de la personnalité. Ce sont les mêmes qui, chaque soir, expliquent à leurs enfants que leur réussite dépend des diplômes obtenus, peut-être par impuissance. On sait ce qu’il faut faire pour avoir un diplôme, on sait ce qu’il faut faire pour avoir de l’expérience, mais c’est difficile de le savoir pour la personnalité.

Comme il n y a aucun curriculum pour la personnalité, les gourous du développement personnel se sont engouffrés dans la brèche laissée par l’éducation formelle et se font chaque année des milliards de dollars.

Il y a plusieurs problèmes rencontrés tôt ou tard au sortir de l’adolescence et dans la vie professionnelle, pour lesquels nous n’avons reçu aucune formation. N’ayant pas de formation, nous ne sommes pas préparer à l’action. Dans ce cas, certains avancent par tâtonnements et erreurs, d’autres butent et restent dans l’indécision, les plus fragiles sombrent dans la dépression.

Tenez, un autre exemple. Dès que vous décrochez un emploi, ou vous créez une entreprise, vous entrez en contact avec une institution qui vous accompagnera toute votre vie, que vous le vouliez ou pas : la banque. C’est à coup de saignements de votre compte avec les agios, commissions, et autres que vous allez apprendre à gérer cette relation.

Vous n’avez jamais touché un revenu et vous vous retrouvez avec d’énormes sommes d’argent ? Pas de cours de finances personnelles ? Vous avez vite fait de vous retrouver dans les dettes. Sans compter le désastre psychologique lorsqu’on dégringole l’échelle sociale. Attention ! Je ne dis pas que recevoir des cours ne vous conduirait pas directement aux dettes. C’est possible et il y a nombre de cas pour le prouver. Seulement, je vais prendre un exemple pour vous montrer la différence.

Si vous prenez un cours d’éducation sexuelle et on vous demande de porter un préservatif pour faire l’amour à un(e) partenaire dont vous ignorez le statut sérologique et que, tout en le sachant, vous alliez quand même le faire sans préservatif, vous êtes conscient de votre exposition au risque. Ce que l’ignorant peut ne pas savoir jusqu’à ce qu’il soit affecté gravement, ou de façon mineure avec une gonorrhée (chaude-pisse) dont les souffrances vont graver à jamais cette leçon dans son cerveau. Donc c’est une question de prix à payer par rapport à l’exposition au risque.

Pour revenir au thème de cet article, le cycle de vie est linéaire à première vue mais chaotique dans les détails. Dans l’enfance, vous n’avez pas de souci quant aux charges. L’adolescence vous amène des relations à gérer, la fratrie à gérer, amis, connaissances, lycée, Etc. Une fois atteint la maturité, vous devez gérer une relation de couple, la famille, l’emploi, les amis, collègues, projets, carrière, …etc. Plongé dans ce brouhaha, vous pouvez être atteint mentalement (perte de l’estime de soi suite à un échec, manque de confiance, stress), physiquement (prise de poids, maladies), financièrement (endettement), et spirituellement (ébranlement de vos repères religieux suite à la perte d’un être cher par exemple). Dans ces conditions de perte de repères, on engage une quête de sens pour donner un nouveau souffle à sa vie. Dans cette quête, on cherche des réponses, des solutions. Quelqu’un ayant aussi subi ce type de difficulté a pu s’en sortir ? Comment ? C’est ce « comment » qu’exploite l’anti-curriculum, l’éducation informelle.

Leurs méthodes, approches et solutions de développement personnel n’ont pas besoin de 100% de réussite. Même 1% de réussite leur suffit. J’ai expliqué cette tactique dans un précédent billet. S’ils vendent 1000 DVD de formation et que la méthode « réussit » sur 2 personnes, comptez sur les témoignages de ces 2 personnes pour soutenir « l’efficacité » de la méthode. Pour ma part, j’ai toujours recommandé à ceux qui me lisent dans ce blog de prendre la peine ou le temps de lire les mentions légales de ces formations : toute responsabilité est dégagée que ce soit pour le succès ou l’échec.

Le développement personnel a un problème logique de base. Pour mieux l’expliquer, prenons un exemple :

  • Tous les mammifères ont quatre pattes.
  • Est-ce que tout ce qui a quatre pattes est un mammifère ?

Autre exemple :

  • Tous les lions sont des carnivores.
  • Est-ce que tous les carnivores sont des lions ?

Autre exemple (tirée de certains livres de développement) :

  • Les riches se lèvent très tôt le matin, lisent beaucoup, dorment 4h par jour, etc…
  • Est-ce que tous ceux qui se lèvent tôt, (…), sont riches ?

Ceux qui réussissent ou qui ont surmonté certaines difficultés de la vie présentent des recettes qui d’après eux expliquent leur succès mais est-on vraiment sûr que c’est seulement ça ? Et on est surpris que le marché progresse. Demandez à tous les adeptes du développement personnel : ils vont de formations en formations, de livres en livres, de séminaires en séminaires. Cela ne suffit jamais. Parfois même, vous retrouvez un gourou qui dit quelque chose aujourd’hui et le contraire dans quelques années, ou deux gourous qui suggèrent des propositions contraires et les adeptes ne savent plus où mettre la tête.

Il est temps pour les institutions d’éducation formelle de jeter un coup d’œil à ce système informel pour comprendre pourquoi ces thèmes ont du succès, au lieu de laisser cela à la religion ou aux gourous du développement personnel. Il est clair que plusieurs thèmes abordés par le développement personnel relève de la vie privée. Qui voudrai des cours préparatoires pour gérer un mariage? Néanmoins, on retrouve des prêtres catholiques, avec vœu de célibat, donner des cours aux futurs mariés…avec du gros français comme “l’entente mutuelle”, “le pardon”, “l’écoute”, …etc. Certains psychologues en mal de notoriété ou flairant le bon coup compte tenu de ce juteux marché se sont engouffrés et on se retrouve avec la même verve lyrique que les prêtres. Les psychiatres de leur côté s’emploie à faire de pathologies des situations vécues comme normales dans la maturation d’un homme. Vous avez une déception amoureuse et vous traversez le “désert”? Le DSM-5 a un nom pour ce “désert” et les médicaments qui vont avec. Comment faire pour sortir de ces pièges et formaliser l’anti-curriculum?

On n’a pas besoin d’en faire une discipline. Cela peut se faire sur forme de débats, conférences où on invite des hommes et femmes ayant l’expérience du mariage (mariés comme divorcés), l’expérience dans la gestion de finances personnelles, des leaders, chefs d’entreprises pour le leadership, afin de confronter les jeunes aux défis qui les attendent en dehors du cadre de vie qu’ils s’imaginent. Mieux vaut écouter ceux qui s’y sont frottés que ceux qui vous balancent de belles phrases et créent un faux sentiment de sécurité en rassasiant votre égo bien affamé avec les « Vous êtes unique », « Vous avez un pouvoir intérieur », …etc. Ceux ayant l’expérience de l’anti-curriculum prennent toujours la peine de préciser qu’il n y a pas de recette, un moule à tout. Ce que nous refusons en tant qu’humains puisque nous voulons toujours des réponses définitives. Et cette quête de réponses définitives, certains l’ont déjà compris et ont des phrases bien prêtes pour vous rassurer.

Comme les anglo-saxons le disent souvent et j’aime cette phrase : « Talk is cheap ». Parler est facile ou encore Parler est moins cher.


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