L’erreur à éviter : Confondre association et lien de causalité

  association # causalite

Quand nous étions jeunes, comme tous les jeunes de ma génération, nos parents nous encourageaient fortement aux études. On nous martelait que pour réussir dans la vie, il fallait avoir de bonnes notes à l’école, étudier et travailler dur. Et lorsque vous caracoliez en tête lors des classements trimestriels ou annuels, vous étiez satisfait le soir de remettre le bulletin de notes aux parents qui, tout en étant satisfaits, insistaient à plus de retenue et de prudence pour éviter que la satisfaction engendre la torpeur dans votre rythme de travail. Rendus adultes, on se rend bien compte que les premiers de la classe ne sont pas toujours aux premiers postes dans l’échelon de la réussite…Que s’est-il passé pour qu’on en arrive là ?

Il se trouve que nos parents ont été baignés par l’époque où, après la difficile décolonisation de nos Etats, l’administration se mettait en place et conséquemment, les places qui jadis étaient pour les colons devaient être libérées pour être occupées par des nationaux. A cela s’ajoutait le maillage territorial du pays par l’administration après les violents épisodes de « pacification ». Dans ce contexte, avec le faible taux d’alphabétisation de la population, tous ceux qui avaient brillamment suivi les études finissaient tôt ou tard dans la haute administration ou dans une entreprise du tissu économique naissant. De plus, ils bénéficiaient de toutes les mesures d’accompagnement pour leur rétention : augmentation de salaires, avancements, promotions, primes, fortes allocations familiales,…etc. C’est ce qui explique qu’on y trouvait des salariés avec trente, quarante années d’expérience dans une même entreprise.

Ainsi, nos parents s’appuyaient sur cet « échantillon » de personnes, ceux qui avaient brillamment fait leurs études et ont conclu, par inférence, que la réussite dans la vie était d’avoir avec brio des diplômes, leurs critères de réussite étant un bon emploi et un bon salaire.

Autre exemple : à l’époque, le football était considéré comme l’affaire des délinquants et des ratés. Si un parent vous retrouvait en train de jouer au ballon au lieu d’étudier, vous étiez sérieusement bastonné. Aucun parent ne pouvait accepter que son fils ou sa fille sacrifie ses études au profit d’une carrière dans le football. Les premières générations de footballeurs que nous avons obtenus étaient tout simplement de passionnés du ballon rond, dépeints en « délinquants » à l’époque. Il a fallu attendre la génération de footballeurs des années 2000, les anciens délinquants qui ont persévéré, avec les gros cachets et tout l’argent qui ruisselait sur eux, pour voir les parents accepter et même encourager leurs enfants à suivre une carrière dans le football.

Chaque génération s’appuie sur un « échantillon » des modèles de réussite ou des filières plus aptes à l’ascension sociale pour l’orientation de leurs enfants. Entre l’orientation et l’entrée de leurs enfants sur le marché du travail, il s’écoule de longues années où l’environnement peut évoluer. Mais de cette évolution, les parents n’en tiennent pas compte. Le raisonnement reste toujours figé par l’observation du moment. D’une association née de l’environnement ou du contexte de leur époque, ils en ont fait un lien de causalité. Et après, on est surpris de retrouver des diplômés en chimie être magasiniers, des géographes en commerciaux, des diplômés en comptabilité être des caissiers (ce cas est mieux). Et bien d’autres configurations assez surprenantes. Et l’agressivité de ces personnes au contact dans leur travail trahit les frustrations profondément enfouies au fond d’eux-mêmes : la sensation de n’avoir pas été à la hauteur de leurs rêves. Tout simplement parce que ces personnes avaient intégré ce lien causalité. A décharge, il faut ajouter qu’il y a des personnes qui excellent dans ces nouvelles trajectoires.

C’est pareil avec des tas de conseil qu’on écoute ici et là où la même erreur est commise : “il faut beaucoup prier pour réussir”, “il faut se lever très tôt”, “il faut être dans les cercles ésotériques”, “il faut créer son entreprise”, …etc.  A chaque exemple, on peut trouver des contrexemples : des gens qui ne prient pas, qui ne se lèvent pas tôt, qui ne sont pas dans des cercles, n’ont jamais pensé à créer une entreprise et qui parviennent à tirer leur épingle du jeu. Comme ces personnes ne cadrent pas avec le lien de causalité, on dira qu’ils sont “chanceux”. Mieux vaut garder notre modèle, notre logiciel que de le remettre en cause. Ces “chanceux” sont un problème, une exception à la règle et pas notre modèle.

Pour faire court, ce n’est pas parce qu’une personne dit avoir passé des journées entières en génuflexion à l’église et qu’à la suite sa situation est plus meilleure que vous allez faire la réflexion suivante :

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Donc (après expérimentation réussie) :

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Passer d’une association à un lien de causalité mérite d’avoir un échantillon assez large et surtout avoir épuisé le passé, le présent et le futur. Tant qu’il y aura une seule personne qui ne se mettra pas à génuflexion pour réussir, on ne pourra pas s’aventurer à un lien de causalité entre la génuflexion et la réussite.

Je suis souvent amusé lorsque certains organismes ou cercles, pour recruter ou coopter leurs membres, vous présentent une dizaine de “grandes figures” ou réussites. Ils associent la réussite de ces grandes figures à leur organisation. Et vous disent “Rejoignez-nous et vous serez comme eux, comme nous”. La première chose que vous devez faire face à ce genre de situation, c’est de demander le nombre de membres depuis la création de l’organisme ou du cercle et faire la différence ou le ratio si vous voulez. Et demandez leur ce qu’il est advenu du reste. Je suis d’accord avec l’association puisque ce sont leurs membres, mais pas le raccourci vers la causalité. S’il y avait un lien de causalité, TOUS les membres seraient de grandes figures. Donc l’appartenance à ce groupe serait une propriété de la réussite. Vous ne pourriez pas trouver une seule réussite non appartenant à ce groupe. Ce qui n’est jamais le cas, ni à l’extérieur, ni même à l’intérieur de ce groupe.

Si vous baignez dans le milieu professionnel et que vos supérieurs hiérarchiques sont des personnes avisées et intelligentes, n’allez pas croire que pour être directeur, il faut être avisé et intelligent. Ce sont des qualités qui peuvent être associées à un directeur, mais cela n’implique un lien entre ces qualités et le poste. Ce n’est pas parce que vous aurez ces qualités que vous allez forcément terminer votre carrière au poste de directeur. Et rassurez-vous, avec le temps, vous allez rencontrer pléthore de personnes avisées et intelligentes qui croupissent en bas de l’échelle de l’entreprise. Conséquemment, n’allez pas dire à votre progéniture : “sois intelligent et avisé, tu seras directeur”. Si l’objectif est de motiver votre enfant pour qu’il soit discipliné, n’oubliez pas plus tard d’être honnête avec lui en rappelant cet objectif de motivation.

Il est clair que la recherche de sécurité, de stabilité et du bonheur nous poussera toujours à la projection vers le futur. Et naturellement, cette projection nécessitera de balayer l’environnement pour rechercher des piliers sur lesquels on pourra s’appuyer. Nous n’avons pas été éduqué pour faire face à l’incertitude et face à elle, c’est la peur ou le découragement qui nous envahit. Lorsque la Nature nous présente un autre schéma, on perd tous nos repères et on sombre dans la dépression. Dans la nacelle de la dépression, certains sont récupérés par la religion, d’autres par l’alcool, par la drogue, …etc.

Comment composer avec l’incertitude, l’imprévisible? Difficile de répondre à cette question mais nous allons mener cette réflexion à la lecture du livre “The Black Swan” de Nassim Nicholas Taleb. Ce sera l’objet d’un autre billet.


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